Une indépendance de la forme spatiale et temporelle

La première caractéristique de ce modèle est la flexibilité de sa forme spatio-temporelle, permise par son indépendance vis-à-vis de l’Etat.

Sans devoir répondre à une exigence de standardisation top-down, l’éducation pourrait s’adapter aux besoins locaux. Plutôt que de reposer sur une forme scolaire rigide, l’éducation prendrait la forme d’un réseau de communications culturelles protéiforme. Les échanges pédagogiques auraient la liberté de s’adapter aux besoins de chacun et aux ressources disponibles: rencontres en ligne, ou bien chez soi, au café, au parc... Les établissements scolaires pourraient être réutilisés pour en faire des espaces plus flexibles d’éducation mutualisée, comme le propose Ivan Illich (1971).

Il explique que l’éducation devrait s’étendre à l’environnement tout entier, en créant «de nouveaux rapports entre l’homme et ce qui l’entoure qui soient sources d’éducation». Cette pédagogisation de l’espace implique des changements sociétaux dépassant le champ éducatif, notamment un processus de désindustrialisation et de désartificialisation du monde.

La flexibilité de l’espace pédagogique s’accompagne de celle de la temporalité: en adaptant les horaires aux besoins de chacun, le rythme de vie devient plus sain, et les apprenants comme les pédagogues profitent de conditions favorisant leurs performances. Ces dernières sont d’autant meilleures que de cette liberté découle une importante motivation: chacun peut donner du sens à son engagement. C’est aussi cette flexibilité temporelle qui rend possible l’éducation familiale expérientielle: les parents peuvent moduler le recours à une suppléance sans devoir faire un choix entre assumer pleinement l’éducation, ou la déléguer entièrement.

En encourageant les parents à s’impliquer dans l’éducation de leurs enfants, à travers la flexibilité du cadre spatio-temporel, la liberté de choix des suppléants et l’accompagnement à la parentalité, ce modèle éducatif s’inscrit dans une tendance sociétale plus large consistant à réduire le temps de travail et à augmenter le temps consacré aux activités personnelles.

Tout en répondant aux besoins de l’enfant, l’éducation familiale expérientielle répond à des besoins sociétaux à large échelle.

En effet, cette dynamique de ralentissement des modes de vie et d’implication locale répond à une nécessité de sobriété énergétique, comme consommer moins d'électricité ou développer l'agriculture maraîchère locale, qui nécessite des changements dans nos habitudes quotidiennes qui favorisent un mode de vie plus lent. Par exemple, réduire l'utilisation d'appareils électroniques et privilégier des méthodes de production alimentaire locales et moins intensives en énergie nous pousse à passer plus de temps à la maison et à investir davantage dans des activités domestiques et communautaires.

Ce ralentissement des modes de vie, en plus d'être une nécessité écologique pour réduire notre empreinte carbone et préserver les ressources naturelles , répond également à un besoin crucial pour la santé mentale. Des études (1, 2) ont montré que prendre le temps de faire les choses, de méditer et d'observer notre environnement contribue à réduire le stress et l'anxiété, et à améliorer le bien-être général.

En évitant la quête incessante d'optimisation et en valorisant des pratiques plus lentes et réfléchies, les individus peuvent trouver davantage de plaisir et de sens dans leurs activités quotidiennes. Ce besoin est exacerbé par les normes actuelles du monde du travail, caractérisées par des exigences élevées en matière de productivité, des horaires longs et une pression constante pour atteindre des objectifs, ne favorisent souvent pas le bien-être des employés.

De nombreuses études ont montré que ces conditions de travail peuvent mener à des niveaux élevés de stress, d'épuisement professionnel (burnout) et de troubles de santé mentale. Par exemple, un rapport de l'Organisation mondiale de la santé (OMS) de 2020 a révélé que le stress lié au travail contribue de manière significative à l'augmentation des troubles de l'anxiété et de la dépression.

En outre, les longues heures de travail et le manque d'équilibre entre vie professionnelle et vie personnelle sont souvent cités comme des facteurs majeurs de détérioration du bien-être. Une étude de l'Organisation internationale du travail (OIT) a montré que des horaires de travail prolongés sont associés à un risque accru de maladies cardiovasculaires, de diabète et d'autres problèmes de santé graves .

De plus, le manque de flexibilité dans les horaires de travail et la pression pour rester constamment connecté (via les e-mails et autres outils numériques) aggravent encore le sentiment de stress et de surcharge cognitive. Ces conditions créent un environnement de travail qui néglige les besoins fondamentaux de récupération et de détente des employés.

C’est pourquoi le ralentissement des modes de vie et l’augmentation du temps consacré à sa vie personnelle constitue une nécessité à la fois sanitaire et écologique. Elle pousse de plus en plus de personnes à déserter les emplois, pour se tourner vers des pratiques qui font sens: “La désertion représente un véritable acte politique pour les quelques ingénieurs fraîchement diplômés à l’origine d’un festival organisé en septembre à Bretoncelles, dans l’Orne. Déserteuses et déserteurs s’y sont retrouvés pour échanger autour de l’autodéfense administrative, de la solidarité avec les chômeurs, et consolider le réseau naissant de celles et ceux qui aspirent à une autre vie qu’un poste dans une grande entreprise. Le collectif organisateur, les Désert’heureuses, appelle à « bifurquer » des carrières toutes tracées d’emplois jugés destructeurs car participant aux ravages sociaux et écologiques.” (Laura Bayoumy, 2023).

1 Organisation mondiale de la santé. (2020). "Mental health in the workplace."

2 Organisation internationale du travail. (2019). "Working conditions in a global perspective."

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