Le deuxième axe de la stratégie processuelle consiste à relier les éléments entre eux à travers des interactions entre les membres du partenariat, dont résulte une intelligence collective, c'est-à-dire les capacités cognitives d’une communauté.
Pour Karl Weick (2003), l'organisation est processuelle et se construit dans l’interaction des individus. Il développe la théorie du sensemaking, qui désigne un processus continu d’élaboration du sens au travail. Pour lui, la création collective de sens déclenche une capacité d’auto-organisation. Cette création de sens résulte à la fois d’un processus de communication, d’un apprentissage lié à l’expérience et de la socialisation de ces expériences. La gouvernance partagée trouve tout son sens dans cette analyse car elle facilite la communication interpersonnelle. C’est donc la qualité des liens entre les individus qui fait l’organisation.
Selon Emile Servan-Schreiber (2018), chercheur en sciences cognitives aux Etats-Unis, il existe des conditions spécifiques pour permettre l'émergence d'une intelligence collective.
La première condition selon lui est l’existence d’une communauté d’intérêt, dont l'appartenance des membres est libre. Ces derniers doivent avoir une indépendance d'esprit, et, comme nous l'avons vu dans la première partie, leurs opinions doivent atteindre un seuil de diversité requise.
La deuxième condition pour faire émerger une intelligence collective selon Emile Servan-Schreiber est un mode de gestion participatif. La structure doit être horizontale, les décisions stratégiques doivent faire l'objet d'un vote, et les sources doivent être décentralisées. La troisième condition concerne le cadre d'échanges. Celui-ci doit permettre un espace collaboratif, des outils de coopération et des temps de partage pour faciliter et entretenir l’émergence d’une conscience commune. Une communication en réseau pour assurer l’interaction de tous les membres, et la mise en place d'un mécanisme objectif pour extraire le consensus en toute transparence sont nécessaires selon Emile Servan-Schreibe.
Pour impulser un changement de système éducatif, il serait ainsi bénéfique que les différents acteurs organisent un réseau de communication répondant à ces trois critères. Un groupe d’acteurs, même petit, qui répond au niveau de variété requise, peut proposer un exemple de réseau, qui pourra ensuite évoluer au fur et à mesure qu’il grandit.
Les acteurs du projet ont des vocabulaires différents. Ceux-ci sont constitués selon Karl Weick de prémisses, idéologies, traditions, histoires et paradigmes. Ils peuvent constituer des répertoires de règles ou procédures. Les différentes échelles, logiques, temporalités, et compétences des acteurs sont difficiles à concilier. Les acteurs ont donc des logiques de fonctionnement variées, et leur gestion est d’autant plus complexe qu’elle est simultanée.
Alors que la communication peut bloquer à cause des logiques profondément différentes des acteurs, l'approche énactive permet de dépasser ces blocages.
L'énaction, comme nous l’avons vu précédemment, place le corps comme le pilier des couplages sensori-moteurs nécessaire à son autonomie et ses interactions avec son environnement. Le corps, la psyché et l’environnement sont structurellement liés pour se co-déterminer. Le fait de les relier permettrait de diminuer les décalages entre les espaces respectifs des concepteurs et des usagers.
L'énaction repose sur une pensée complexe, puisqu'elle prend en compte l'être humain dans la diversité de ses dimensions, qui doivent être reliées entre elles pour permettre une expression harmonieuse. On retrouve la même logique de niveau de variété requise et de synergie, cette fois-ci à une échelle individuelle.
Ainsi, la première étape pour faire émerger une intelligence collective, est de réduire le découplage entre intention et action à l'échelle de l'individu. C'est pourquoi l'énaction répond aussi au principe de récursivité de la pensée complexe: la pensée et l’action se pensent de manière simultanée. Le fait d'être dans une démarche énactive permet de faire preuve d’empathie, de compassion pour communiquer avec autrui de manière plus intuitive, sensible, holistique, et donc de s'affranchir de la reproduction d'automatismes normés. Cela place les interlocuteurs dans une recherche d'un bien commun et d'inattendu. En visant à changer des émotions, l'échange empathique ouvre la porte pour changer les intérêts.
Pour Karl Weick, l'objectif est de parvenir à ce qu'il appelle une interaction respectueuse, fondée sur la confiance et l'honnêteté. Il la définit à travers deux caractéristiques.
Premièrement, elle émerge de l'échange et de la synthèse des interprétations entre plusieurs entités communicantes. Deuxièmement, l'entité ou le sujet est transformé pendant l'interaction de sorte que se développe une subjectivité conjointe ou fusionnée, c’est-à-dire une objectivité.
En effet, c’est l'échange dynamique de points de vue qui favorise l'objectivité, en permettant une réflexion commune sur l'objet qui nous intéresse. Le rapport dynamique entre moi et autrui crée les conditions de l'intersubjectivité, qui agit comme une interface entre soi et autrui, en rendant possible la subjectivité, c'est-à-dire la conscience que l'autre est distinct de moi, tout en étant conscient de ma propre altérité.
L'intersubjectivité est un concept philosophique qui a été initialement développé par Emmanuel Kant dans sa Critique de la faculté de juger. Il s'agit de l'idée que les individus sont des êtres pensants capables de prendre en compte la pensée d'autrui dans leur propre jugement. La notion d'intersubjectivité, telle que comprise par Kant, est proche de celle d'empathie, définie sur le plan neurologique par Bérangère Thirioux comme la capacité de ressentir et de comprendre l'expérience vécue d'autrui, indépendamment de son contenu expérientiel ou de son état mental associé, en se plaçant mentalement dans la perspective d'autrui, tout en maintenant la distinction entre soi et autrui. L’intersubjectivité naît du besoin vital de l’organisme d'interagir avec l'extérieur pour réaliser des ajustements internes, au même titre que la clôture opérationnelle de la cellule: c’est à travers l’altérité que l’on construit sa subjectivité profonde.
La conscience holistique de soi est ainsi la base permettant d’entrer en empathie. De ce processus d’ancrage dans sa subjectivité profonde pour s’ouvrir pleinement à l’autre et se réaliser dans l’intersubjectivité découlent les interactions respectueuses.
De ces interactions entre les membres du partenariat résulte une intelligence collective, c'est-à-dire les capacités cognitives d’une communauté. Des agents au comportement très simple peuvent ainsi accomplir des tâches apparemment très complexes grâce à un mécanisme fondamental appelé « effet de synergie ».
De cette synergie entre les acteurs peut émerger ce que Karl Weick appelle une stratégie de "bricolage", consistant à utiliser de manière créative des matériaux disponibles afin d'organiser dans l'incertitude et l'inattendu.
Ce "bricolage" ou recyclage repose sur une logique écologique et économique, deux termes partageant une racine commune. Le bricolage est écologique en ce qu’il favorise une approche durable de l'utilisation des ressources, en minimisant l'impact environnemental par le recyclage et la réutilisation. Le terme "écologie" se réfère à la science de l'habitat (du grec οἶκος / oîkos (« maison, habitat ») et λόγος / lógos (« discours ») ), mettant l'accent sur la préservation et la gestion harmonieuse des écosystèmes.
En adaptant et en réutilisant des matériaux plutôt que d'en extraire de nouveaux, le bricolage soutient un mode de vie respectueux de l’écosystème, en réduisant les déchets et en conservant les ressources naturelles, ce qui est crucial pour maintenir l'équilibre écologique. Le bricolage est aussi économique, dans la mesure où il optimise l'utilisation des ressources disponibles, réduisant ainsi la nécessité d'acquérir de nouvelles matières premières. Étymologiquement, l'économie renvoie à "l'administration de la maison" ((de οἰκία / oikía, « maison », et νόμος / nómos, « loi »), ce qui signifie gérer efficacement les ressources à disposition pour minimiser les dépenses et éviter le gaspillage.
En réutilisant les matériaux locaux existants, le bricolage permet de tirer le meilleur parti des ressources déjà présentes, réduisant ainsi les coûts et accroissant l'efficience, en particulier dans des contextes où les ressources sont limitées.