La rigidité du cadre temporel

La rigidité de l’organisation temporelle de la forme scolaire, au même titre que son organisation spatiale, est anti-pédagogique mais aussi déshumanisante. L’emprisonnement des élèves du matin au soir 5 jours par semaine dans une salle de classe contraignant à l’immobilité et à la privation de contact avec la nature a des conséquences délétères que nous avons présentées dans l'article sur la rigidité de l'espace scolaire. Pour comprendre les limites spécifiques au cadre temporel, supposons que le cadre spatial permette l’activité physique et l’accès à l’extérieur. En effet, dans cette configuration, la rigidité des horaires reste un problème, et ce à plusieurs niveaux.

La segmentation des disciplines accentue la décontextualisation du savoir

L'emploi du temps soclaire est divisé par matières, or la segmentation des disciplines renforce le manque de reliance entre les savoirs. Edgar Morin (2001) affirme que la compartimentation du savoir en disciplines distinctes limite notre capacité à appréhender la complexité du réel. En transcendant les frontières disciplinaires traditionnelles, la transdisciplinarité intègre des connaissances et des méthodes diverses, créant une compréhension plus holistique des phénomènes. Il soutient que les problèmes modernes, qu'ils soient écologiques, économiques, sociaux ou politiques, sont intrinsèquement interconnectés et ne peuvent être résolus par une approche monodisciplinaire. Morin plaide ainsi pour une éducation et une recherche favorisant la collaboration interdisciplinaire et la pensée complexe, permettant de relier les savoirs et d'adopter une vision plus intégrée et dynamique du monde.

L’institution scolaire est totalisante et aliénante

La création d’un emploi du temps segmenté accompagne le phénomène de spécialisation des maîtres au XVIe siècle, et la fixité des horaires celui de industrialisation. Ces caractéristiques de la forme scolaire, auxquelles s’ajoute l'école obligatoire instaurée sous Jules Ferry, à la fin du XIXe siècle, ont contribué à faire de l'école une institution totalisante et aliénante.

Cette scolarisation obligatoire a imposé un contrôle sur le temps et les activités des enfants. En limitant drastiquement la possibilité pour les élèves de pratiquer des activités extrascolaires, l’école les prive de leur liberté à explorer, à faire des choix, à approfondir un champ spécifique. Cette liberté est pourtant essentielle dans leur développement à la fois moteur, cognitif et identitaire.

Quant aux élèves qui s’adonnent malgré tout à ces activités extrascolaires, ils subissent une fatigue liée à la surcharge de leur emploi du temps. Ils sont privés de la possibilité de s’ennuyer, alors que l'ennui peut stimuler la créativité en donnant aux enfants l'espace et le temps nécessaires pour développer leur imagination et leurs compétences en résolution de problèmes. L'ennui force les enfants à utiliser leur initiative pour créer leurs propres divertissements et activités, ce qui peut mener à des découvertes personnelles et à des compétences cognitives et émotionnelles importantes (Teresa Belton, Esther Priyadharshini, 2007).

Selon Ivan Illich (1971), cette formalisation et la standardisation de l'éducation transforment l'école en une institution totalisante qui encadre et conditionne les individus dès leur plus jeune âge, limitant leur créativité et leur autonomie. De même, Michel Foucault (1975) analyse comment les institutions modernes, y compris l'école, exercent un contrôle disciplinaire sur les corps et les esprits, créant des individus conformes aux attentes de la société industrielle. Ainsi, la rigidité des horaires scolaires, participe à une forme d'aliénation en imposant une régulation stricte de leur temps et en les habituant à une soumission à l'autorité institutionnelle.

La structure temporelle de l’école est malsaine

Le manque de flexibilité des horaires, au même titre que celui de l’espace, conduit à un décalage avec les besoins des élèves, qui sont évolutifs. L’impossibilité pour les élèves de faire une sieste ou d’aller aux toilettes pendant les heures de cours est non seulement absurde d’un point de vue pédagogique, puisque la déconcentration empêche l’apprentissage, mais aussi néfaste pour la santé. S’il est normal de s’absenter pour diverses raisons (de santé, familiales...), pourquoi est-ce si difficile de rattraper un cours manqué? Favoriser la flexibilité du cadre temporel exige en effet de repenser le système pédagogique dans son ensemble, en particulier son organisation magistrale et son système de sélection. La pression de terminer le programme scolaire avant l’échéance de l’examen, associée à la pression de réussite, peut être à l’origine de troubles physiques et psychiques pour les élèves comme les enseignants et les parents.

Conclusion

Ainsi, la segmentation du temps à l’école échoue à présenter les savoirs dans leur complexité. De plus, la rigidité du cadre temporel a des conséquences sur la santé physique des élèves en limitant leur sommeil et leur activité physique. Elle a aussi des conséquences sur leur santé psychique, favorisant le stress et freinant leur développement identitaire en limitant leur temps pour les activités de leur choix. Il en découle une difficulté à trouver du sens à l’apprentissage (et de manière générale), renforcée par la dimension répétitive de l’emploi du temps qui peut conduire à un désintérêt pour l’école.

Il est possible de structurer l'emploi de temps, mais de manière plus flexible; d'implémenter des routines, tout en laissant la place à la spontanéité; de présenter les grands champs du savoir, sans oublier leur interconnexion; de viser l'excellence, sans subir un rythme imposé.

Pour cela, le système éducatif doit s'émanciper de la forme scolaire, pour se reconstruire de manière holistique et flexible.

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