Dans les articles précédents, nous avons parcouru les solutions les plus souvent mises en avant pour soigner le système éducatif. Elles se sont avérées être des fausses solutions, car elles cherchent à maintenir les fondations de la forme scolaire. Elles ne permettent donc pas de résoudre les faiblesses qui lui sont consubstantielles.
Comment repenser les fondements du système éducatif de manière méthodologique ?
La première étape consiste à passer d’un paradigme linéaire à un paradigme holistique.
Afin de penser un système conciliant les besoins individuels et sociétaux, l’éducation doit être appréhendée dans toutes ses dimensions. Si la prise en compte des besoins des apprenants est au cœur de la réflexion, elle ne doit pas effacer d’autres aspects. Le modèle éducatif conditionne le modèle de société de manière globale. Le rôle attribué aux éducateurs et l’organisation spatiale et temporelle du modèle éducatif s’imbriquent avec un système économique, social et politique. Un système éducatif ne partant pas de ce constat risque de ne pas pouvoir être mise en place de manière réaliste.
Le paradigme de la complexité d'Edgar Morin nous aide à comprendre comment les éléments du réel sont reliés entre eux. La nature de ces liens est d'abord dialogique: elle correspond à une double logique, qui consiste à penser simultanément les contradictions, les antagonismes et les complémentarités. Elle est aussi systémique. Edgar Morin utilise l'image de l'hologramme physique pour en rendre compte: chaque point de l’image comporte la totalité de l’image. Ainsi, le Tout (l’image globale) est dans chaque partie et les parties sont dans le Tout. Par exemple, à la question "est-ce l’individu qui fait la société ou la société qui fait l’individu ? ", une logique linéaire obligerait à trancher entre l'une des deux propositions, alors qu'une logique hologrammatique ou systémique révèle que la société est dans chaque individu (par le langage, la culture…) tout comme chaque individu est dans la société (par son existence en son sein). On retrouve donc une vision dialogique dans le principe « hologrammatique » : l’individu et la société, sont à la fois contradictoires, antagonistes et complémentaires, car compris l’un dans l’autre. La causalité n'est plus linéaire mais récursive: l’individu produit la société qui le produit. Ce principe de récursivité consiste à envisager tout produit comme un producteur, toute cause comme une conséquence. De la même manière, le modèle éducatif participe à produire le système sociétal qui participe à le produire.
On retrouve ces caractéristiques de la pensée complexe dans le paradigme de l’énaction, développé par Francisco Varela et Humberto Maturana (1987). L’énaction part de l’étude biologique du vivant : elle met en avant la co-détermination entre l'organisme et son environnement. La cognition émerge de l'interaction dynamique et continue entre le corps et le monde à travers les boucles sensori-motrices. Cette interaction se réalise à travers différents processus, tous caractérisés par une interaction entre le corps (organes sensoriels), le cerveau et l’environnement, à savoir la perception, les émotions, les valeurs et la réflexion intellectuelle. C’est pourquoi la cognition est incarnée: elle n’est pas limitée au cerveau, mais profondément reliée au corps et à l’environnement. Alors que les perceptions et les émotions permettent de percevoir le réel, les valeurs et les concepts participent à la prise de décision et à l’action. Ces processus correspondent alors aux quatre dimensions de la cognition étendue, concept développé par Francisco Varela pour désigner la cognition dans son ensemble.

Ce paradigme chamboule ainsi la conception traditionnelle de la réalité. En ce qu’il est le fruit des recherches neuro-cognitives récentes, il nous semble important de chercher à l’intégrer comme fondement épistémologique. En affinant l’analyse du réel, les solutions imaginées sont plus adaptées au contexte.